La taverne Magnan : témoin du changement des mentalités

L’annonce de la fermeture prochaine de la taverne Magnan, installée à Pointe-Saint-Charles depuis 82 ans, a suscité l’émoi chez beaucoup de gens. Beaucoup de gens comme moi qui n’y sont pas allés depuis longtemps.

Fondée par Armand Magnan en 1932, elle comptait tout au plus une quinzaine de places à ses débuts, places qui furent très vite occupées – on s’en doute – par les ouvriers travaillant dans les usines installées le long du canal Lachine. Longtemps, plus d’un millier de personnes en moyenne franchissent quotidiennement les portes de l’établissement de la rue Saint-Patrick.

Il fut un temps où la taverne était un lieu social et de rencontres.
Il fut un temps où la taverne était un lieu social et de rencontres.

Au cours des années 1960-1970, on dénombrait environ 700 tavernes à Montréal. Lieux par excellence depuis plusieurs décennies pour les hommes qui souhaitaient se retrouver entre eux après une dure journée de labeur, on y discutait de politique, de sport et pourquoi pas, de femmes, même si ces dernières n’y sont pas admises. La Taverne Magnan, située dans le quartier ouvrier de Pointe-Saint-Charles, à Montréal, figure en bonne place parmi elles.

À la mort du père, les trois fils prirent la relève. En 1957, la superficie de la taverne doubla. D’autres agrandissements furent effectués en 1963 et 1976. Au fil des années, il n’était pas rare de croiser dans l’établissement de la rue Saint-Patrick certains clients réguliers tels Jean Drapeau, maire de Montréal, Jeanne Sauvé, Gouverneur-général du Canada, Gary Carter, vedette des Expos, et Jean Béliveau, légende du Canadien de Montréal.

En 1978, les frères Magnan sentirent le vent de modernité qui soufflait sur le Québec. Depuis la Révolution tranquille, la société avait changé tant sur le plan social, économique que culturel. Le sexisme et la morale publique, qui interdisaient aux femmes de fréquenter les tavernes, avaient une fois pour toutes disparu. La Taverne Magnan s’est adaptée à cette nouvelle réalité pour devenir un établissement s’ouvrant désormais aux femmes, en plus de se transformer en restaurant familial, tout en réussissant à conserver son âme et sa recette de rôti de bœuf, la spécialité de la maison. On y retrouvait également un bon choix de bières de microbrasserie.

En entrevue à Radio-Canada cette semaine, le PDG de l’établissement, Alain Gauthier, attribue la fermeture à plusieurs facteurs : les travaux de construction qui n’en finissent plus et qui découragent les automobilistes, la gentrification du quartier, les changements d’habitudes des consommateurs en matière de restauration, etc.

M. Gauthier a raison. Depuis plusieurs années maintenant, les brasseries et les bars sportifs comme La Cage aux Sports ont remplacé les tavernes. Les messieurs aux tempes grisonnantes ont cédé leur place à une clientèle plus jeune qui fréquente les nouveaux restos à la mode. Ajoutons à cela les lois sur l’alcool au volant qui font en sorte que bien des gens préfèrent aujourd’hui se cuisiner un pont plat à la maison accompagné d’une bonne bouteille de vin.

Oui, Magnan, même au moment de sa fermeture annoncée, est encore un témoin du changement des mentalités au Québec.

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