Les philosophes

Même si j’habitais à moins de cinq minutes de l’école, il n’était par rare qu’il me faille plus de deux heures pour revenir à la maison. Pas ma faute si la ruelle entre les rues Palm et Sainte-Émilie m’offrait le plus beau des terrains de jeu, les fonds de cour, confins de mon univers.

Durant ces précieux moments volés au temps, mes amis et moi nous nous transformions en soldats ou en espions, aventuriers de l’imaginaire évitant d’être repéré par la vieille Sicotte quand nous agacions son chien qui devait être aussi vieux qu’elle.

Les flaques d’eau se transformaient en marais remplis de crocodiles affamés, les fissures dans l’asphalte en précipices sans fond. Et si par bonheur l’un d’entre nous avait trente sous à partager, nous arrêtions au dépanneur Glendeling en passant par la porte d’en arrière, histoire de nous remettre de nos émotions.

Un jour les flaques d’eau sont redevenues des flaques d’eau et les espions que nous étions ont cédé la place à des philosophes boutonneux qui tentaient désespérément de comprendre le monde dans lequel ils allaient bientôt mettre le pied. Sans son chien, la vieille Sicotte semblait bien s’ennuyer en se berçant seule sur sa galerie.

Puis, ce qui devait arriver arriva et les philosophes abandonnèrent la ruelle pour les trottoirs plus fréquentés. La vieille Sicotte est morte et le logement qu’elle habitait depuis soixante-deux ans a été remodelé en condo.

Et il n’y a plus de philosophes dans les ruelles.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s