L’intendant Talon au fond des oubliettes

On apprenait dans Le Devoir que les ruines de l’Ilôt du Palais de l’intendant dans le Vieux Québec étaient laissées à l’abandon depuis plusieurs années. L’administration Labeaume affirme que cela coûterait trop cher de construire un musée ou un centre d’interprétation sur l’intendant Jean Talon.

Pour ceux et celles qui l’ignorent l’intendant Talon fit construire une brasserie en Nouvelle-France.

Voici un extrait de mon livre « Histoire de la bière au Québec » (Broquet, 2006) consacré à l’intendant Talon.

L’arrivée de Talon

Intendant en Nouvelle-France de 1665 à 1668 et de 1670 à 1672, Jean Talon eut comme mandat, entre autres, de veiller au développement de l’autonomie de la colonie, encore trop dépendante de la métropole qui voyait d’un mauvais œil les dépenses qu’elle devait assumer pour cette terre d’Amérique.

Peu avant son départ de France, Talon reçut de Colbert, ministre général de la France et ministre de la marine sous Louis XIV qui l’a personnellement choisi, des instructions détaillées pour l’administration du Canada. L’immigration, l’agriculture et le développement d’industries fondées sur les ressources naturelles du territoire étaient au cœur de ses préoccupations. Comme il se doit, le développement de la colonie dut se faire sans nuire à la métropole. Pas question donc d’exporter des produits finis en France, les matières premières devant suffire.

Dès son arrivée en Nouvelle-France, Talon se mit en devoir de fortifier la colonie en procédant à la concentration des habitations souvent trop dispersées sur le territoire. Rapidement, l’intendant dressa les plans de trois villages autour de Québec. Pour lui, le développement de la colonie passait inexorablement par l’essor de l’industrie. C’est pourquoi, sous sa gouverne, outre l’agriculture et l’élevage – on comptait presque autant de bêtes à cornes que d’habitants en Nouvelle-France – diverses industries, dont le textile et l’industrie maritime se développèrent.

Talon constata rapidement que les colons se fournissaient allègrement en liqueurs fortes de toutes sortes en traversant illégalement la frontière. Dès 1660, l’Angleterre favorisait le développement de l’industrie brassicole en exemptant de taxe la bière à New York. L’intendant eut donc l’idée de construire une brasserie dans la ville de Québec. En fournissant aux colons français une boisson moins alcoolisée, Talon espérait faire d’une pierre deux coups en faisant cesser, ou à tout le moins baisser, la criminalité et la délinquance associées à l’ivrognerie, tout en gardant les devises au service de l’économie locale. Il faut dire que les importations d’eau-de-vie et de vin se chiffraient annuellement à 100 000 livres.

Mais l’alcool faisait des ravages dans la colonie, surtout du côté des populations autochtones, à un point tel que des chefs indiens et le clergé réclamèrent l’interdiction du trafic de l’eau-de-vie. Dans son Mandement du 24 février 1662, l’évêque de Québec, monseigneur François de Laval, en décrivit les ravages : « Le village ou la cabane dans laquelle les Sauvages boivent de l’eau-de-vie est une image de l’enfer : le feu vole de toutes parts ; les coups de hache et de couteau font couler le sang de tous côtés ;  tout retentit de hurlements et de cris effroyables. Ils se mangent le nez, s’arrachent les oreilles. Le père et la mère jettent leurs petits enfants dans les brasiers ou dans des chaudières bouillantes. »

Mais, comme c’est encore le cas aujourd’hui, les considérations économiques eurent le dessus sur tout le reste. La Brasserie du Roi vit donc le jour, à l’embouchure de la rivière Saint-Charles, en 1669. Afin de donner l’exemple aux colons, Talon lui-même faisait planter 6000 plants de houblon dans sa seigneurie.

Talon put compter sur le Conseil souverain pour assurer le démarrage de sa brasserie quand celui-ci émit une ordonnance, en mars de la même année, qui limitait la consommation d’alcool et de vin, tout en favorisant la fabrication de la bière.  » Sur ce qui a été remontré que la trop grande quantité de vins et d’eaux-de-vie qui sont annuellement apportés de France et qui se consomment dans ce pays est un moyen qui nourrit la débauche de plusieurs de ses habitants, qui les divertit du travail et ruine leur santé par de fréquentes ivrogneries. « [1]

Par ailleurs, le Conseil souverain instaura le monopole de la fabrication de la bière. Aussi, les marchands locaux se virent interdits d’importer des vins et eaux-de-vie « … au-delà de ce qui leur sera permis à peine de confiscation et de l’amende. »[2]

Toutefois, les individus pouvaient continuer de brasser de la bière pour leur usage personnel, ce qui indique bien que la fabrication de la bière dans la colonie est antérieure à la venue de Talon. Pour les habitants de la colonie, l’essor des brasseries, même modestes, leur permettait de vendre leurs surplus de blé acquis grâce au développement de l’industrie, dû en partie à l’arrivée des premiers chevaux.

La Brasserie du Roi produisait annuellement 4000 barriques de bière à l’orge – une barrique avait une capacité de 455 à 635 litres – dont la moitié était exportée aux Antilles, d’où une source de revenus additionnels pour la colonie qui en avait bien besoin.

Un échec

Hélas, la tentative de Talon de lancer une industrie brassicole au Canada fut un échec attribuable en grande partie au fait que les habitants de la colonie, qui comptait à cette époque 5500 personnes, préféraient s’en tenir au bouillon, à l’eau-de-vie et au vin. La brasserie cessa ses activités en 1673. La bâtisse abritera, après 1688, l’intendant lui-même, après avoir servi à loger des ouvriers des chantiers navals voisins. Selon l’historien Marcel Trudel, Talon fit une bonne affaire en vendant au roi sa brasserie qui ne lui avait pratiquement rien coûté. Après avoir demandé 30 000 livres, il en accepta finalement 16 000 plus 1200 livres pour le terrain et l’équipement de brassage.[3]  À cette époque, le salaire annuel de l’intendant s’élève à 12 000 livres, dont une partie lui est versée en denrées.      

Les vestiges mis au jour entre 1982 et 1990 par les archéologues de l’Université Laval ont permis d’apprendre beaucoup sur le mode de fabrication de la bière au 17e siècle. D’après les observations faites sur le terrain, on laissait germer l’orge mouillée sur un dallage en pierre. L’eau d’une source s’écoulant du cap était recueillie dans une citerne creusée dans le roc qui assurait l’alimentation en eau. Les eaux usées étaient tout simplement évacuées dans la cour. Une fois germée, l’orge était chauffée puis séchée dans une touraille pour ensuite être concassée dans un moulin. Transformée ainsi en malt, l’orge était brassée dans une cuve-matière en bois puis chauffée dans des chaudières en cuivre. Lors d’un second brassage, on ajoutait du houblon à la bière pour l’aromatiser. La bière était finalement mise en barrique et laissée au repos.

Le plancher dallé du germoir, la citerne d’eau et les séchoirs à orge de la brasserie de Talon devaient revoir la lumière du jour au cours des années 1980, suite à ces fouilles réalisées par l’archéologue Marcel Moussette, de l’Université Laval. Des grains de très vieux houblon seront même retrouvés dans un drain.

À Montréal, la Brasserie de Montréal sembla suffire aux besoins des colons entre 1650 et 1670. On sait également qu’une brasserie ouvrit à Longueuil vers 1690 grâce à Charles Lemoyne, seigneur de l’endroit. Puis, au début du 18e siècle, les responsables de l’Institut des Frères hospitaliers de la Croix et de Saint-Joseph – appelé communément Institut des Frères Charon, du nom de son fondateur, François Charon de la Barre – ajoutèrent une brasserie à leur établissement, afin de pouvoir servir de la bière aux pauvres qu’ils hospitalisaient. Mais la mauvaise expérience de Talon devait se répéter et la brasserie ferma ses portes quatre ans plus tard.

Cependant, les malheurs de l’industrie brassicole ne semblaient pas ralentir l’essor des auberges et des cabarets en Nouvelle-France. En fait, au début du 18e siècle, on comptait une trentaine d’établissements de cette nature à Montréal pour une population qui n’atteignait même pas 700 âmes. Quiconque disposait en effet d’assez d’espace, de tables, de bancs et de chaises pouvait donc s’improviser cabaretier dans ce vaste pays qui était en train de naître.

En fait, 250 ans après de l’arrivée de Jacques Cartier au Canada, aucune brasserie, même artisanale, n’avait survécu en Nouvelle-France. Il y avait bien les Sœurs Grises, congrégation religieuse fondée à Montréal en 1737 par Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais, mieux connue sous le nom de Mère Marguerite d’Youville, qui possédaient une brasserie qui permettait aux religieuses d’amasser des fonds au profit de l’Hôpital général de Montréal, mais on ne pouvait parler, là non plus, d’une production à grande échelle.

Comme l’affirmait à la veille de la Conquête le chanoine Jean-Olivier Briand : « … en Canada il n’y a pas d’autre boisson que le vin ».[4] Plusieurs facteurs peuvent expliquer l’absence d’une industrie brassicole digne de ce nom en Nouvelle-France : le climat, l’orge de mauvaise qualité et les connaissances insuffisantes en la matière. Mais les choses étaient sur le point de changer…

Il fallut attendre la Conquête et la venue de soldats anglais pour assister à une réelle émergence de l’industrie brassicole en Nouvelle-France. En ce sens, la tentative de Talon d’implanter une industrie brassicole dans la colonie se solda par un échec.


[1] Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec des origines à 1791, vol. 1, Montréal, Éditions du Club Québec Loisirs Inc. 1997, p. 130.

[2] Ibid., pp. 130-131.

[3] Marcel Trudel, Mythes et réalités dans l’histoire du Québec, Montréal, Édition du Club Québec Loisirs Inc., avec l’autorisation des Éditions Hurtubise HMH, 2003,  p. 120.

[4] Robert Germain,  » Boissons de nos aïeux « , Cap-aux-Diamants, numéro 28, hiver 1992, p. 10.

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